Social justice and liberty within Hayek’s Law, Legislation and Liberty: an epistemological critic of Hayek’s utopism.
This is a « first version » of « What I think of Liberalism as a Social Liberal and a Moderated Liberal Democrat », it is an Extrait of my PhD Thesis/Research at Bordeaux Fucked Up Montaigne Maoïst University between 2022 and 2025. I will translate it once AT HOME.
Article
Introduction: Nous cherchons dans le présent article à analyser l’usage que fait F. Hayek de la notion d’ordre spontané auto-régulé et auto-généré pour rejeter toute forme de justice sociale redistributive qu’il qualifie de “mirage”. Nous chercherons à démontrer que d’une part, la notion d’ordre spontané issu de l’optique libérale évolutionniste n’est pas incompatible avec une notion de justice sociale redistributive, et d’autre part que le rejet de toute forme de justice sociale en se basant sur la notion d’ordre spontané auto-régulé et auto-généré, ou encore “Kosmos” dans la terminologie de Hayek, relève d’une ontologie politique utopiste incohérente et d’un parti pris idéologique que nous contestons à partir d’une critique internaliste basée sur l’oeuvre de Hayek Droit, Législation et Liberté,en particulier le Tome 2; “Le Mirage de la justice sociale”.
Nous présenterons les raisons avancées par Hayek pour rejeter et réfuter toute forme de justice sociale redistributive, que nous décomposerons en trois points correspondants aux trois premières Parties. Nous verrons ainsi dans les trois premiers moments de l’article que l’approche de Hayek relève d’un radicalisme néolibéral qui conteste le contenu et le sens, et donc la légitimité même du concept de justice sociale en soi. Nous essaierons de montrer les limites et les contradictions internes de ce radicalisme néolibéral utopiste, et enfin nous verrons qu’en réalité la notion libérale et évolutionniste d’ordre spontané n’est pas incompatible ou contradictoire avec une forme de justice sociale, puisque la notion d’ordre spontané n’exclut pas la notion de justice, puisque Hayek fait précisément usage de la notion de justice pour parler de “règles de juste conduite” voire pour réfuter la notion de justice sociale qu’il considère comme ni sociale ni juste.
Par ailleurs nous essaierons de démontrer aussi dans notre dernière partie que liberté et justice sociale vont de pair et sont indissociables dans une Société Ouverte, car la liberté tout comme la justice sociale font appel et relève de la notion de droits, et de droits sociaux en l’occurrence. La philosophie politique, si l’on prend par exemple la définition de J. Rawls dans son ouvrage La Justice comme équité, a comme objectif de définir les bases de la coopération dans une société ainsi que la résolution et le dépassement des conflits tout en fixant des objectifs communs du vivre-ensemble. Un de ces objectifs est une société juste. Ainsi la notion de Bien devient indissociable de la notion de Justice.
Quel est l’objectif de la politique si ce n’est d’instaurer dans la cité la vie bonne à l’échelle sociale ? Si la morale ou encore l’éthique concernent la manière dont les individus doivent mener leur vie pour ainsi atteindre le souverain bien, que ce soit l’ataraxie, la paix de l’âme, la vertu ou tout simplem8ent la vie heureuse et en harmonie avec le Cosmos, la justice dite sociale équivaudrait à une éthique collective, une éthique du bien commun, une éthique du lien social et de la vie en cité. Ce qui est juste signifie la rétribution selon le mérite et l’égal accès aux chances de départ, de manière proportionnelle, mais aussi le respect de règles relevant du Droit défini à la fois par la Cité et par les droits naturels. Ce qui est juste signifie le rejet de ce qui est inique, c’est-à-dire de ce qui va à l’encontre du sentiment de pitié et de compassion que nous éprouvons spontanément les uns envers les autres, c’est-à-dire ce qui révulse l’âme humaine. Nous allons voir que F. Hayek est opposé à cette conception et que dans l’ensemble de son œuvre il a engagé une sorte de croisade contre ce qu’il appelle le “mirage de la justice sociale”. Il faut tout d’abord distinguer justice commutative ou égalité des chances, et justice distributive qui rétribue de manière méritocratique. F. Hayek, dans DLL paru en 1973 puis en 1979 s’attaque à la justice distributive, qui concerne à la fois la méritocratie proportionnelle et les politiques de redistributions au niveau de l’économie, ainsi que la solidarité collective ou encore la responsabilité collective qui nous pousse à désirer l’équité et à vouloir la réduction des inégalités. F. Hayek rédige une sorte de réfutation de cette conception de la justice. Pour que justice soit faite, il est nécessaire qu’il y ait un appareil juridique et législatif capable de rendre justice, de déterminer les actions répréhensibles ainsi que les actions licites. Justice et Droit sont donc liés, car le Droit est la condition de possibilité de la justice, même si des lois peuvent être iniques ou immorales.
Cela nous amène à introduire l’idée de fait moral. La justice est un fait moral. La notion de justice ne saurait se contenter de la simple application du droit, que ce soit un “droit naturel”, un “droit positif ou positiviste” ou encore un “droit coutumier”.
La notion de justice qui va nous préoccuper ici est la notion de justice sociale chez F. Hayek dans son aspect épistémologique, ontologique et politique, car chez F. Hayek la notion de justice sociale est un ennemi à combattre au nom de la Liberté et au nom de la Grande Société ouverte d’individus libres. En effet, comme nous allons le voir la notion de justice sociale serait un frein aux libertés individuelles, limiterait le champ d’action de l’individu-entrepreneur et empêcherait l’avènement de la Grande Société ouverte, théorisée en partie par A. Smith et K. Popper auxquels F. Hayek fait référence, et qui constitue à proprement parler une utopie idéologique libérale au sens plein du terme. Il s’agira pour nous dans un premier temps d’examiner les raisons de la croisade que Hayek lance contre la justice sociale redistributive à travers une lecture critique internaliste de Droit, Législation et Liberté et de La Constitution de la Liberté.
Par commodité nous désignerons l’ouvrage de Hayek Droit, Législation et Liberté (1973-1979), par l’abréviation DLL, et l’ouvrage La Constitution de la Liberté (1960) par LCDL.
Ensuite il s’agira de penser conjointement justice sociale et ordre spontané dans la perspective d’un libéralisme évolutionniste non hostile à la notion de justice sociale, puisque, comme nous l’avons mentionné plus haut, liberté et justice sociale vont de pair et relèvent toutes deux de la notion de droits sociaux et de l’Etat de Droit. Pour cela nous revisiterons la notion et le concept de liberté individuelle chez Hayek, en l’occurrence dans LCDL.
I)La catégorie de “juste” comme caractère exclusif de la conduite humaine seulement au niveau des actes individuels et du respect des règles de juste conduite qui se doivent d’être négatives selon Hayek : un aperçu de l’individualisme méthodologie et ontologique hayékiens.
Pour Hayek il faut simplement respecter les règles de juste conduite, mais en réalité Hayek ne réfute pas la notion de justice, il ne peut s’en passer. Il commence sa démonstration par affirmer que “la justice est attribut de la conduite humaine”, et donc étant donné que la Société ne peut pas être comparé à un individu et que la Société est radicalement différente de la somme ou de l’agrégat des individus qui la compose on ne saurait utiliser une notion morale ou juridique comme la justice pour l’appliquer à des processus non-individuels non-intentionnels car cela relèverait d’un “anthropomorphisme” et d’une “pensée primitive”. Hayek considère que la Société, d’un point de vue normatif, doit correspondre à la Grande Société, qui doit elle-même avoir comme paradigme principale le Marché, ou Catallaxie. Hayek brandit, comme on le verra tout au long de cet article, le Marché, qu’il appelle Catallaxie, ou le concept évolutionniste d’ordre spontané auto-régulé et auto-généré, qu’il appelle “Kosmos” comme mécanisme d’ajustement et d’allocation des richesses pour évacuer toute forme ou notion de justice sociale. Selon Hayek le Marché, lorsqu’il fonctionne en suivant le modèle évolutionniste de l’ordre spontané permet de maximiser la liberté et le champ des possibles des individus sans pour autant garantir ni mérite ni proportionnalité. Dans ce raisonnement les mécanismes de la catallaxie permettent de garantir le maximum de libertés individuelles et de maximiser le champ des possibles et des opportunités, mais sans aucune garantie de résultat. Les seules garanties possibles relèvent de la justice et de la légalité et de la loyauté des processus mais non de l’aboutissement final. Un individu peut faire de longues études, fournir beaucoup d’efforts et de travail et obtenir un poste, une position ou un salaire très inférieur à un autre individu qui aurait fourni moins d’efforts et moins de travail, mais aurait gagné à cette sorte de loterie qu’est le jeu de la catallaxie, comme par exemple certains artistes, certains footballeurs, certains “influenceurs” des réseaux sociaux, ou certains individus ayant investi dans des actifs financiers au bon moment au bon endroit ; in fine c’est les mécanismes aléatoires du jeu de catallaxie qui fixent les rétributions et les rémunérations.
Soulignons au passage que Hayek réfute la théorie de la productivité marginale de l’École néo-classique ou de la pensée marginaliste selon laquelle le salaire des travailleurs correspondrait à leur productivité marginale. Pour Hayek on ne saurait parler de “lois du Marché” ni de “lois de la catallaxie”, c’est-à-dire la science des échanges marchands voire des échanges et des transactions en général, car le Marché tout comme les m8écanismes de la catallaxie sur lesquels il repose ont un fonctionnement propre, sui generis, 2endogène et émergentiste caractérisé par la complexité. Or la Raison humaine n’est pas outillée ni conçue pour “cerner la complexité” ni pour gouverner ou gérer la complexité des phénomènes catallactiques.
Il est donc judicieux de relever tout d’abord que F. Hayek ne balaie pas la notion de justice puisqu’il considère que les êtres humains ont une aspiration ou une quête naturelle vers le Juste, et donc vers la justice. F. Hayek vise dans sa critique et pour ainsi dire sa croisade, un certain type de justice qu’il appelle justice sociale et qui désigne une forme de justice distributive, qui passe par l’intervention de l’Etat ou du Gouvernement dans la sphère économique et juridique, notamment par la planification ou par ce que Hayek appelle le “positivisme juridique”. Etant donné que Hayek raisonne en suivant le paradigme d’un individualisme subjectiviste à la fois méthodologique mais aussi ontologique, la seule approche positive que F. Hayek propose au contenu de la notion de justice dans le Chapitre 7 de Droit, Législation et Liberté qu’il intitule “La quête de justice”, à la fois pour la définir et montrer ce que cette quête peut avoir de vain, ce sont les règles de juste conduite ainsi que le test négatif des conduites dites injustes. Pour savoir si une règle est juste ou injuste, selon Hayek, il suffit de vérifier qu’elle n’entrave pas les individus dans leurs actions et dans les objectifs qu’ils se sont fixés tout en empêchant les conduites qui portent atteintes aux autres individus. Le seul rôle positif du Droit chez F. Hayek, ou Nomos, c’est le droit de la liberté et ce qu’il appelle le droit privé. Ce Nomos, ou droit de la liberté a pour rôle de prémunir les conduites dites injustes c’est-à-dire qui entraveraient la liberté individuelle et le champ d’action d’autres individus, car cela aurait pour conséquence d’empêcher le Marché de fonctionner.
F. Hayek considère dans un premier mouvement que la notion de juste ou d’injuste ne peut s’appliquer qu’à des conduites humaines purement et strictement individuelles sinon cela relèverait d’une erreur de catégorie, car l’intentionnalité est une caractéristique purement et strictement relative au cerveau-cognitif individuel; ainsi au Chapitre 8 du Tome 2 de Droit, Législation et Liberté nommé “Le mirage de la justice sociale” F. Hayek affirme P.376 : La Justice est un attribut de la conduite humaine. Seules les conduites individuelles peuvent être bonnes ou mauvaises en comparant l’action individuelle à ce que F. Hayek appelle les “règles de juste conduite”. En effet : “A strictement parler, seule la conduite humaine peut être appelée juste ou injuste. Si nous appliquons ces mots à un état de choses, ils n’ont de s8ens que dans la mesure où nous tenons quelqu’un responsable du fait qu’il se soit instauré, ou d’avoir permis qu’il le soit. Un fait en lui-même, ou un état de choses que personne ne peut changer, peut être bon ou mauvais, mais non pas juste ou injuste” [Hayek, 1976; Ch. 8, p. 376].
Ainsi parler de justice sociale relèverait du pur anthropomorphisme car selon Hayek on ne saurait blâmer la Société pour un état de choses et un ensemble de faits qui ne seraient absolument pas prévisible à l’avance, à partir de la simple connaissance des règles de juste conduite qui constituent selon F. Hayek l’armature et le substrat de fonctionnement de l’ordre spontané du marché considéré comme l’ensemble des éléments et des phénomènes naissant de l’interaction entre une multitude d’acteurs indépendants dans leurs libertés et interdépendants dans leurs actions. Etant donné qu8e personne ne peut prévoir les rétributions et la situation du Marché, personne ne peut être blâmé.
Donc, à strictement parler étant donné que le Marché est une institution dérivant de l’ordre spontané auto-généré, produit de la Nature, on ne saurait dire que le Marché serait “juste ou injuste” car, toujours dans Droit, Législation et Liberté p.377 au Chapitre 8: “La nature ne peut être juste ni injuste”. Hayek explique : “Mais si rien de ce qui n’est pas du ressort d’une d2écision humaine ne peut être dit juste ou moral, le désir de faire que quelque chose puisse devenir juste n’est pas forcément un argument valable pour placer l’affaire sous l’empire d’une volonté humaine; parce qu’une telle démarche peut elle-même être injuste ou immorale, du moins lorsqu’il s’agit des actions d’un autre être humain.”
Hayek déplace donc le débat sur la question des actions individuelles et du concept de justice vers l’ordre spontané, qui est une sorte de force transcendant la réalité et qui lui permet de légitimer toute l’architecture de la société et de l’économie : P. 378 : “Le qualificatif de juste s’applique en fait aux actes et non au résultat” ET “Les seuls aspects de l’ordre des activités humaines qui soulèvent des problèmes de justice sont ceux qui peuvent être déterminés par des règles de juste conduite”.
La justice sociale n’aurait donc aucun sens et seule la justice par les règles de juste conduite aurait un sens car si l’on peut garantir la justice des actes et actions individuelles, on ne peut garantir aucune forme de résultat ou de rétribution. P.379: “Parler de justice implique toujours qu’une ou plusieurs personnes devaient ou ne devaient pas accomplir telle action; et cette obligation à son tour suppose au préalable la reconnaissance de règles qui définissent un ensemble de circonstances dans lequel une certaine sorte de conduite est prohibée ou requise”. Pour F. Hayek on peut parler de justice ou de quête de justice, mais non de justice sociale car cela n’a aucun sens. Cela illustre parfaitement l’individualisme méthodologique mais aussi l’individualisme ontologique et moral que F. Hayek adopte et sur lequel il base sa théorie sociale et politique.
II) La justice sociale serait à la fois un non-sens et une présomption fatale, la justice sociale n’aurait rien de social tout en étant injuste face au “Nomos”, seule conception légitime du Droit.
Ce que l’on entend par justice sociale serait en réalité un frein aux libertés individuelles et mènerait donc vers la servitude, le socialisme et le totalitarisme, ou serait une régression vers la société tribale du face-à-face, ce que F. Hayek appelle “l’atavisme social” dans Nouveaux essais de Philosophie, de Sc Politiques, d’économie et d’Histoire des idées. En effet, pour F. Hayek la justice sociale est “non-sens”, elle est “meaningless” et serait un concept vide de sens. Pour Hayek la société ne peut pas être qualifiée de juste ou injuste car cela serait tout simplement une illusion ou une superstition relevant à la fois de la vision anthropomorphe et du constructivisme, c’est-à-dire un paradigme ou un paradigme qui penserait la société et les institutios culturelles comme le Droit, l’Economie, le Langage, et ainsi de suite, comme des inventions de la raison humaine. Par ailleurs essayer de faire de la redistribution monétaire, ou une réallocation des ressources, ou une forme de contrôle des prix, ou bien une fiscalité progressive, ou toute forme de planification étatique ou d’investissements publics, serait porter atteinte aux mécanismes sacro-saints de l’ordre spontané auto-généré et auto-régulé, qui possèderait ses forces ordonnatrices propres et ses mécanismes endogènes, qu’il faut seulement favoriser et non entraver, au risque de détruire les libertés individuelles et d’aller vers le socialisme, ce que Hayek considère comme l’une des pires formes de “servitude”.
Pour dire “tel état de la société est injuste”, il faudrait être en mesure de désigner un responsable ou un “coupable” direct, selon Hayek. Or toujours selon Hayek on ne saurait “hypostasier” la société et l’élever au rang de personne morale pour la définir comme étant responsable d’une injustice. A strictement parler, personne n’est directement responsable, selon Hayek, de l’état de pauvreté, des inégalités socio-économiques, des cycles économiques, ou encore du niveau des salaires. Donc pour parler d’une justice qui serait “sociale” il faudrait pouvoir dire qu’une société, ou d’un état de la société, qu’il est juste ou injuste, ce que F. Hayek réfute avec l’argument de l’anthropomorphisme et de la confusion du langage, ou encore par “l’erreur de catégorie”. Ce serait selon Hayek une forme de superstition autant que d’erreur empirique et factuelle.
Pour Hayek, la notion de justice sociale est un problème de langage, une illusion et une chimère, venant de la propagande socialiste, ou bien de l’erreur de ce qu’il appelle le “rationalisme constructiviste”.
Par ailleurs, essayer d’instaurer une justice sociale nécessiterait une forte intervention étatique ou du moins politique et législative, ce qui conduirait à freiner l’initiative individuelle et le libre fonctionnement du marché, notamment par des effets d’étatisation, de centralisation et d’éviction du secteur privé, que Hayek considère comme supérieur, plus légitime et plus efficace, mais aussi plus “juste”, que le secteur public relevant de la législation parlementaire dont Hayek se méfie. Or pour Hayek dès lors que l’on permet à l’Etat ou à la législation parlementaire d’intervenir dans les mécanismes de l’ordre spontané qui régit la Société autant que l’Economie, comme une sorte de transcendance immanente émergentiste, on risque de tomber, de proche en proche, comme dans une sorte de pente glissante vers l’autoritarisme et le totalitarisme, car “au nom de la justice sociale”, l’Etat risque de se dote de pouvoirs “illimités”, ce qui est dangereux et conduirait à l’abolition des libertés individuelles, du libéralisme, de l’Etat de Droit et du constitutionnalisme dont l’essence même est la limitation du pouvoir de l’Etat et du Parlement.
Et en intervenant dans la structure du marché, à travers les salaires, les retraites, les impôts progressifs redistributifs ou encore les droits sociaux, Hayek considère que cette procédure risque d’être tout simplement injuste au regard des règles de juste conduite qu’il a érigé en fondement du Droit, voire illégale, car il s’agirait de transférer des richesses d’un individu à un autre sans aucune justification morale, et de traiter les individus différement, selon Hayek. Pour la question de l’égalité, qui est une exigence morale, F. Hayek répond, dans DLL, P.483, Chapitre 9: “Le grand problème est de savoir si cette nouvelle exigence d’égalité n’est pas en conflit avec l’égalité des règles de juste conduite que le gouvernement est tenu d’imposer à tous dans une société libre”.
La justice sociale serait donc une forme de menace pour les libertés individuelles et pour le fonctionnement de la Grande Société ou Société Ouverte, qui constitue l’Utopie hayékienne, en étant à la fois injuste, illégale, immorale, et rétrograde car dérivant des pulsions de l’atavisme social (NEPSPEH, Nouveaux Essais, 1978).
III) La véritable raison épistémologique qui fait que Hayek rejette la notion de justice sociale, c’est au nom de la séparation de l’économie et du politique, car la justice sociale serait à la fois un élément du socialisme et selon Hayek la voie vers le socialisme.
Pour définir rigoureusement la liberté il est inévitable d’en faire un concept et un élément relevant des droits sociaux qui se rattachent eux-mêmes à l’Etat de Droit et au Constitutionnalisme, qui sont les piliers juridiques de la Grande Société hayékienne. Par ailleurs, de même que Hayek relie Liberté et Responsabilité, nous pouvons relier justice sociale et responsabilité collective.
F. Hayek est un économiste économiciste et pan-économiste. Il considère que l’économie et les économistes sont les activités qui sont le plus à même de rendre compte de l’activité humaine dans toutes ses dimensions, ainsi pour Hayek, selon la formule de Michel Foucault dans Naissance de la biopolitique, c’est le Marché qui devrait surveiller l’Etat et non l’Etat qui devrait surveiller le Marché car le Marché est l’institution la plus efficace pour permettre une juste régulation à la fois de l’économie au nom de l’efficacité et de l’innovation, mais aussi l’institution anthropologique la plus crédible et la plus consistante d’un point de vue évolutionniste.
La véritable raison pour laquelle F. Hayek s’oppose à toute notion de justice sociale, qu’il associe à la justice distributive ou aux politiques interventionnistes de redistributions économiques, notamment par l’impôt ou la solidarité inter-générationnelle, réside dans l’idée de la nécessaire séparation entre le champ économique ou la sphère de l’économie, et la sphère du politique, car pour Hayek toute interférence ou ingérence du politique dans l’économique serait une atteinte à l’ordre spontané auto-régulé et auto-généré qui permet la meilleure allocation possible des ressources et la plus grande efficacité économique.
F. Hayek pose d’abord le concept d’ordre spontané comme concept épistémologique fondamental pour comprendre les institutions humaines et la vie sociale, mais aussi comme parti pris ontologique et normatif, et donc politique. C’est donc aussi un concept d’ontologie sociale puisqu’il explique et justifie la totalité de l’être humain voire toutes les formes d’interactions.Hayek a aussi cette particularité de considérer que l’économique est imbriqué dans le social et que l’économie est encastrée, “embeddeed” comme dirait Mark Granovetter, dans les phénomènes sociaux mais que la Société est en réalité une forme d’immense Marché, ainsi le Marché serait le produit d’innombrables interactions sociales mais il serait aussi et surtout le paradigme qui permet de comprendre et de gérer ces interactions sociales, notamment les échanges économiques, puisque pour Hayek les échanges sociaux sont essentiellement d’ordre marchands, ou du moins qu’on peut les penser à travers ou sur le mode et la modalité des transactions marchandes, se rapprochant sur ce point de Gary Becker. En effet, chez Hayek, l’économie est un phénomène social d’échange non seulement de biens et de services, mais aussi d’échange d’informations à travers le système des prix. Le Marché est donc un système de coordination sociale et de production des richesses qui serait la forme d’ordre spontané la plus performante, ni tout à fait naturel car dépendant de règles de juste conduite, ni tout à fait artificiel car indépendant de la volonté et de la raison constructiviste.
C’est là où la séparation des sphères et des magistères intervient entre le politique et l’économique. Pour Hayek le gouvernement ne doit pas interférer avec le Marché, son fonctionnement et ses résultats car il y aurait un risque d’interférences et d’ingérences qui perturberaient la circulation de l’information au sein du Marché voire détruirait le fonctionnement de ce dernier, menant ainsi vers la servitude, le socialisme et le totalitarisme, ce qui pour Hayek revient au même puisque le socialisme est une forme de servitude dictatoriale et ne peut-être que cela, Hayek n’imaginant pas la possibilité d’une démocratie sociale et réfute l’idée d’une démocratie sociale redistributive, car en réalité il ne croit pas en la démocratie telle que nous l’entendons habituellement et considère qu’une démocratie sociale où l’Etat interviendrait dans les processus économiques finirait, de proche en proche, par mener à la servitude avec un pouvoir autoritaire sans bornes.
IV) Une ontologie politique utopiste relevant d’une idéologie néolibérale : la justice sociale dans l’ordre spontané, impossibilité ou nécessité politique ?
En réalité la notion de justice sociale n’est nullement incompatible avec la notion d’ordre spontané auto-généré et auto-régulé. Hayek ne démontre pas que toute forme d’intervention sur la catallaxie pour instaurer une forme de justice sociale “détruirait” les libertés et empêcherait l’ordre spontané auto-régulé et auto-généré de fonctionner. Surtout que F. Hayek considère la mise en place de “règles de juste conduite” abstraites comme un acte d’intervention régulationniste nécessaire au fonctionnement de l’ordre spontané. Or, on peut tout à fait concevoir des règles de juste conduite qui prévoient et instaurent une forme de justice sociale, voire de méritocratie égalitariste.
F. Hayek défend la Grande Société comme utopie et horizon téléologique. Or une Société Ouverte est une société qui maximise les possibilités, le champ des possibles et le développement de l’individu humain en sa plus riche diversité. Pour maximiser le champ des possibles des individus, il est nécessaire d’avoir accès à des biens et besoins primaires, comme une éducation gratuite, à la santé et aux hôpitaux, aux infrastructures favorisant la mobilité de la main d’œuvre, et à un salaire minimal permettant de favoriser l’accès à la consommation et à la recherche d’emplois. En réalité la justice sociale redistributive relève autant de l’éthique et de la morale, au même titre que la liberté politique par exemple, que de la nécessité économique et plus précisément macro-économique. Si nous reprenons la définition de Hayek de la liberté comme absence de coercition non-nécessaire [LCL, 1960] il en découle que la liberté est aussi rejet de la domination arbitraire et de l’interférence avec le champ des possibles de l’action individuelle. Or la justice sociale, et plus précisément la justice sociale redistributive, vise aussi à élargir le champ des possibles de l’action individuelle en donnant aux individus un ensemble de droits sociaux leur permettant le développement de leurs capacités et de leurs possibilités dans leur “plus riche diversité”.
Par ailleurs, nous défendons l’idée que, même en suivant Hayek dans son projet utopiste néolibéral de Grande Société ou de Société Ouverte, il ne peut se passer de la notion de Droits sociaux du fait de la co-possession du Monde et de l’interdépendance des actions individuelles [P. Crétois, La8 Copossession du Monde]. En réalité la liberté individuelle telle que définie dans La Constitution de la Liberté est un Droit social au même titre que la justice sociale, qui doit être garanti par l’Etat et par la Constitution, si nous voulons défendre comme le défend Hayek, la notion d’Etat de Droit. L’idéologie propriétaire [Cf. Pierre Crétois, L’idéologie propriétaire] est source de violence et de domination, donc de coercitions lorsque la propriété devient exclusive, et donc mécanisme d’exclusion et de marginalisation. L’idéologie propriétaire est par excellence une idéologie d’accumulation du capital et une idéologie de domination incompatible avec une Société Ouverte d’individus libres. L’idéologie propriétaire, telle que la définit P. Crétois, fausse le jeu de catallaxie et peut devenir une menace pour le champ d’actions et le champ des possibles pour les individus.
Historiquement, après la Première Guerre mondiale, la Crise de 1929, puis la Seconde Guerre mondiale, est née la notion de responsabilité collective et de sécurité collective. Une Société livrée uniquement aux mécanismes du Marché fondé uniquement sur l’ordre spontané hayékien risque d’aboutir à de graves désordres et à de graves inégalités, voire à des crises sociales et économiques qui pourraient conduire précisément à des phénomènes comme le fascisme, le maoïsme, le nazisme ou le totalitarisme soviétique, ce que Hayek cherche, précisément, à éviter à tout prix. Si l’une des justifications de la liberté individuelle est le progrès et l’ouverture à l’innovation et à la concurrence comme procédure de découverte, la justice sociale redistributive permet un meilleur fonctionnement du Marché en garantissant des investissement publics bénéfiques à tous et à toutes, créant ainsi des infrastructures à long terme, de même qu’une main d’œuvre en meilleur santé et donc avec une meilleure productivité, ainsi qu’un fort niveau de consommation permettant de maintenir une demande macro-économique intérieure au Marché conséquente qui favorise l’activité des entreprises, de même qu’un revenu minimal qui est à la fois un Droit humain et une condition du bon fonctionnement de la consommation adressée aux entreprises. La justice sociale redistributive est donc à la fois un Droit moral découlant du Droit à la vie et de la responsabilité collective, mais aussi un stabilisateur macro-économique permettant la fluidité des capitaux et de la consommation, pour éviter une suraccumulation de richesses et de capitaux qui serait justement un frein et une entrave à un fonctionnement rationnellement optimal du Marché, comme outil et comme moyen d’allocations des ressources et de création des richesses, et non pas comme fin ou comme objet idéologique téléologique au services des puissants et des dominants.
By Mounir Zakriti, Pessac, August 2026
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(Direction Générale de la Sécurité Extérieure, Directions/Divisions Stratégie et RI ++ Special Ops of Counter-Intelligence, Contre-Ingérences, Anti-Propagandes, Contre-Terrorismes, Spécialité Advanced Research and Analysis, Mention/Grade : *Pointe de Diamant*, Habilitation Spéciale Inter-Services: « Commandeur »).